Les Neuf Gogyōka du Lac d’Izumo

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Gabriel Montfort-Montigny
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Les Neuf Gogyōka du Lac d’Izumo

Message par Gabriel Montfort-Montigny »

PREMIER JOUR

L’homme avait pris le train d’Osaka. Il était arrivé quand le soir descendait sur la mer. Après avoir marché longtemps, il gravit une colline qui surplombait la ville d’Izumo. Le lac semblait une larme versée par le kami Tsukyumi. Il posa son écritoire sur une pierre nue et s’assit dans le silence. Quand la nuit se fut totale, il inspira profondément puis écrivit:

Lorsque la lune luit
Sur le lac Shinji-Ko
C’est son reflet
Que l’eau et le vent
Rident

DEUXIEME JOUR

L’après-midi restait grise sous la brume persistante. L’humidité sanglait son complet d’une étreinte un peu froide. Lorsqu’il parvint devant la pierre, elle transpirait et captait la lumière en la restituant sous l’aspect d’un miroitement métallique. Il lui fut plus pénible de s’assoir. Le papier de riz se gondolait un peu quand sa plume encrée de noir se posa enfin:

La stridence de l’oiseau
Qui déchire l’air
Ne surprend
Que l’homme
Inattentif

TROISIEME JOUR

Il était midi mais l’homme n’avait pas faim. Pendant son ascension, il croisa deux paysans qui portaient des charges de part et d’autre d’un long tronc de bambou posé sur leurs épaules. En voyant leurs deux chapeaux de paille jaune converser avec animation il ne put s’empêcher de songer au peintre Hiroshige.

Il n’y a que chez les grenouilles
Au fond de leur mare
Que les désaccords
S’expriment
En coassements

QUATRIEME JOUR

L’homme était malade ce matin là. Sa toux avait repris de plus belle. Il ne put se rendre à la pierre nue. Il but un thé. Sa brûlure submergea la brûlure de ses bronches. Il lui fallait rechercher l’économie du souffle. Sans cesse.

Si, dans la maison
Le shoji en papier washi
Coulisse
Ça n’est pas pour fermer la pièce
Mais l’ouvrir

CINQUIEME JOUR

Il faisait clair. Alors qu’il marchait parmi les kusunoki et leurs branches toujours vertes malgré le défi des saisons, il sentit l’allégresse l’envahir et il songeait à la grande vague de Kanagawa. Une vague semblable le portait vers la pierre nue. Arrivé devant elle, il posa son écritoire. Il sortit de sa poche le portefeuille d’où il tira la photo. Il en caressa la dentelure comme pour en éprouver la rugosité et la solidité.

Assis sur le sol
Le vent agite les herbes
Qui viennent me caresser
Et bercer
Mes pensées

SIXIEME JOUR

Il pleuvait. L’eau glissait sur son crane rasé en des rivières éphémères qui changeaient de trajet. Sous l’abri d’un immense parapluie noir, assis devant la pierre nue, il écrivit dans le murmure de la pluie quatre Gogyōka. D’une traite, sans autre répit que la pointe de sa plume qui trempait dans l’encrier, son bras ne connut pas de relâche.

Hiver

Le gel vernit la branche
Le poids de la neige
N’est là
Que pour en éprouver
la souplesse

Printemps

Le cerisier en fleur
Ne s’étonne plus depuis longtemps
Ni de la blancheur, ni de la patience
Qu’il faut à l’éclosion
D’un regard

Été

Le soleil seul
Peut embraser
L’eau qui chemine
Dans les rizières
Emprisonnées

Automne

C’est quand le fruit meurt
Qu’il tombe
Pour offrir son goût
Juteux
A la bouche patiente

SEPTIEME JOUR

Il passa la journée devant la pierre nue. Il contempla le lac et au delà, la mer tranquille. Il pouvait apercevoir la plage d’Inasa et le rocher noir surmonté du petit sanctuaire shinto.
Il n’écrivit plus rien.

Le soir même, il reprenait le train pour Osaka.
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Diane
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Re: Les Neuf Gogyōka du Lac d’Izumo

Message par Diane »

Le gogyohka est une forme particulière que j’affectionne pour sa concision
et sa respiration poétique.
Tu excelles dans l exercice.
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